1. Les
circonstances de la disparition de la victime, Patricia Flores, et la date du
décès.
La fillette de 10 ans a disparu dans la
matinée du 27 août 1999 après que sa mère l’eut laissée dans l’entrée de son
école « un peu plus tôt que d’habitude » (affirmation de son avocate). A 8h30,
quand les élèves se réunissaient dans la cour pour hisser le drapeau et chanter
l’hymne nationale, elle n’était pas là.
A midi, quand son père venait la
chercher et ne la trouvait pas, il a demandé à ses amies si elles l’avaient vu
et une fillette lui a indiqué qu’elle l’avait croisé dans l’entrée, qu’elle
avait 50 centimes dans la main et qu’elle allait « s’acheter quelque chose ».
Il suit la piste et dans un magasin du quartier on lui dit que Patricia avait
voulu acheter du chewing-gum de la marque Bazooka, qu’elle avait quitté le
magasin quand on lui disait qu’il n’y en avait pas et qu’elle était
finalement revenue pour acheter du
popcorn puis s‘était promenée dans les alentours jusqu’à vers 9h30. (Déclaration du père dans le cadre de
l’enquête pour enlèvement de mineure avant de la trouver).
Selon les directives de la directrice
de l’école, la porte d’école devait être fermée avec un cadenas à partir de
8h45.
Le mardi 31 août, vers 23h, on la
trouve, morte, dans un dépôt de l’école, situé près de la porte d’entrée.
L’autopsie, qui commence le jour suivant, mercredi 1er septembre à
17h, conclue qu’elle est décédée environ 72 heures avant, ce qui nous ramène au
dimanche après-midi. La cause de la mort est strangulation, on constate
polytraumatisme et violence sexuelle.
Le même jour, la police interroge les
profs et les élèves et plusieurs enfants et quelques adultes du quartier
confirment l’avoir vu s’éloigner de l’école au moment où les enfants rentraient
dans l’établissement.
Les deux médecins légistes qui ont fait
ensemble l’autopsie, confirment, dans plusieurs audiences devant les juges, que
la date du décès est bel et bien le dimanche 29 août 1999. En 2012, le
laboratoire de médecine légale étatique, IDIF, révise les données de l’autopsie
et arrive à la conclusion qu’il n’y a aucun élément qui permettrait de les mettre
en doute.
A cette époque-là, Odón vivait dans un
foyer pour alcooliques avec des règles très stricts. Pour sortir, il fallait
demander une permission et la présenter au policier qui était stationné dans
l’entrée. Odón avait un permis général pour aller travailler du lundi au
vendredi matin – pour le reste, il devait faire une demande auprès du directeur
du foyer. Tout le monde confirme qu’il est resté toute la journée du dimanche
dans le foyer et il n’y pas de trace d’une demande de sortie.
2.
Les preuves d’ADN.
Entre fin septembre et mi-octobre 1999,
la police bolivienne envoie une partie des preuves du cas au FBI. La fillette
avait été retrouvée nue sur un matelas et tous ses vêtements, son sac à dos et
ses affaires scolaires étaient près d’elle. On trouve un poil pubien dans son
tablier et le FBI reçoit, fin septembre 1999, ce poil pubien et des
échantillons de son tablier et de son pull. Mi-octobre, sa jupe, qui a disparu
dans des conditions mystérieuses (les policiers arrivés les premiers sur la
scène du crime, affirment l’avoir vu avec les autres vêtements mais quand on
prépare la petite pour l’enterrement, le responsable de la morgue la découvre
dans le cercueil, la donne à la famille en leur disant de la donner aux
enquêteurs puisque cette jupe a plein de tâches, et la famille la donne aux policiers seulement quelques semaines
plus tard) est envoyée en entier au FBI et celui-ci trouve finalement dans
cette même jupe plusieurs profils d’ADN.
Dans un premier courrier, fin janvier
2000, le FBI dit avoir trouvé le profil de la victime, celui d’une de ses
sœurs, celui de Reynaldo Flores Barrera (un sans-toit qui a été vu à plusieurs
reprises et par plusieurs témoins dans l’enceinte de l’école à l’heure de cours
– sa belle-mère était une des portières) et celui d’un homme inconnu. De ce
dernier profil, le FBI dit qu’il est le contributeur principal. Le FBI exclut
Odón.
Quelques semaines après l’envoi des
preuves du cas Patricia, la police bolivienne envoie des preuves d’un autre cas
au FBI, le viol grave d’une fillette et, en introduisant le profil ADN obtenu
dans sa base de données, appelée CODIS, le FBI constate que c’est le même
profil que celui de l’inconnu du cas Patricia.
En novembre 1999, la police arrête, en
flagrant délit, José Luis Flores pour viol de mineure et celui-ci avoue être
l’auteur de plusieurs autres viols, tous sur des fillettes. Le FBI, mis au
courant début 2000, demande des échantillons de sang et de sperme et détermine
finalement, fin août 2000, que son profil correspond, dans les deux cas, au
suspect inconnu. Le FBI détermine aussi, après examen d’ADN mitochondrial, que le poil pubien, trouvé dans le tablier de
Patricia, est de lui. En septembre 2000, le FBI envoie son rapport final de
deux pages et demie, résumant toute son enquête, à la police bolivienne et se
déclare disposé à venir en Bolivie pour témoigner dans le procès de Patricia
Flores.
Il exclut complètement qu’Odón ait
quelque chose à voir dans le crime mais la juge d’instruction Betty Yañíquez,
qui a affirmé publiquement ces dernières années qu’elle avait été constamment
en contact avec le FBI et que ce dernier lui aurait dit qu’il avait été
impossible de trouver un profil d’ADN, a déjà rendu son verdict (au mois de
mai, quand le FBI était justement en train d’analyser les échantillons de José
Luis Flores) et a accusé Odón d’être l’auteur du crime.
En août 2012, après avoir rouvert le
procès (de forme totalement illégale, j’insiste) l’IDIF a reçu tout ce qui
avait été archivé du cas – les choses ayant appartenues à Patricia Flores, les
échantillons de l’autopsie et les choses qui avaient été saisies aux suspects.
Tout a été analysé (sauf la jupe qui est restée archivée au FBI, ensemble avec
les autres échantillons) et l’IDIF a déterminé, fin décembre 2012, qu’il y a
l’ADN de José Luis Flores dans le tablier, le pull, le collant, le T-Shirt et
l’échantillon vaginal de Patricia Flores. Dans le tablier, il a trouvé l’ADN
d’un homme inconnu. Il a également trouvé l’ADN de José Luis Flores dans un
morceau de papier de toilette qui avait été découvert dans le dépôt.
Dans aucune des 29 choses trouvées dans
le dépôt, il y a l’ADN d’Odón Mendoza – son profil se trouve uniquement dans
les 35 choses qui lui appartenait comme des pantalons, des chemises, des
vestes, des sous-vêtements et autres affaires personnelles. Dans ces 35 choses,
il n’y a aucun ADN féminin – dans un de ses pantalons, l’IDIF a trouvé un
mélange de son ADN avec celui d’un homme inconnu. Normal dirais-je car Odón
achète toujours des vêtements de seconde main.
3. Avec
quels « preuves » a-t-on condamné Odón ?
•
Une empreinte de chaussure, découverte dans les WC des hommes qui est situé à
côté du dépôt où a été trouvée Patricia. L’empreinte est trop diffuse pour
l’attribuer dit le rapport de la police de 1999 et surtout, elle est apparue
non dans la paroi commune entre les WC et le dépôt sinon dans la paroi opposée,
distante d’environ 3 mètres du dépôt. La juge a conclu que cette empreinte
serait la preuve qu’Odón se trouvait dans le dépôt et aurait escaladé la paroi,
haute de 2,77 mètres, pour s’échapper. Dans le dépôt même, il y aurait « sur
les parois » oui, les deux…des empreintes de chaussures « de glissement » -
sans plus de précisions. Aucune empreinte digitale n’a été trouvée dans le
dépôt et vu que la police avait saisi les choses d’Odón sans autorisation
judiciaire et que ses chaussures, contrairement à ses autres affaires
personnelles, n’apparaissent dans aucune liste établie début septembre 1999,
quand Odón a été arrêté, je soupçonne que cette empreinte ait été plantée.
• Des
déclarations de certains témoins qu’Odón se serait tout le temps présenté à son
travail avec une gueule de bois. Curieusement, dans ses 15 ans de travail comme «
regente » dans les écoles de La Paz, il n’y a aucun registre d’une plainte et
l’alcool était strictement interdit dans le foyer où il vivait.
• Un
examen psychologique conduit par un « criminologue ». Odón avait été « examiné
», durant sa détention policière qui a duré, illégalement, presque 10 jours au
lieu des 48 heures autorisées par loi, par un prof de l’école des policiers et
celui-ci a conclu qu’il était pédophile et psychopathe après avoir fait un test
de Rorschach avec lui.
Deux observations : le criminologue
était en fait un licencié en droit de l’Université Complutense de Madrid qui
avait fait une spécialisation en criminologie dans le cadre de ses études de
droit. En 1999, il enseignait à l’école de la police malgré le fait qu’il
n’avait pas « nationalisé » ses diplômes et il n’a jamais présenté plus qu’un
document de deux pages où il dit qu’il est prouvé qu’Odón est psychopathe etc.
La première juge d’instruction, qui avait jeté l’éponge après quelques mois,
avait exigé qu’il présente la documentation sur les examens qu’il dit avoir
pratiqués à Odón – il n’y en a aucune trace dans le dossier malgré sa promesse
de la fournir.Et Odón raconte que, quand il a vu des os et une colonne
vertébrale dans les images, le mec lui a soufflé « pourquoi dis-tu vagin,
pénis, vagin, pénis ? »
• La
juge affirme que c’est Odón qui a tué la fillette parce qu’il « n’aurait pas
été vu le vendredi 27 août 1999 dans la matinée ». Elle laisse complètement de
côté que la date du décès est le dimanche 29 et les instances supérieures
confirment sa version malgré le fait qu’on a présenté un document important. IL A ÉTÉ VU !
• Lui
n’était pas le seul « regente » dans l’école, une espèce de concierge avec plus
de responsabilités. Une femme faisait le même travail que lui et lui, qui est
prof rural de formation (qui à l’époque recevaient une formation moins poussée
que les profs de ville et qui ne pouvaient donc que travailler à la campagne),
remplaçait des fois, au pied levé, un-e prof absent-e. Odón a toujours témoigné
que ce jour-là, il avait remplacé une prof dans la salle de classe au deuxième
étage (quand son lieu de travail était au troisième durant les heures de
classe) et cette « regente » dit exactement ça : autour de 9h45, quand j’étais
en train de contrôler dans toutes les classes que tout allait bien, j’ai
observé Monsieur Odón Mendoza debout au deuxième étage. Je ne sais pas ce qu’il
faisait là étant donné que son lieu de travail est au troisième étage. Plus ou
moins à 10h10, Monsieur Mendoza est descendu avec un récipient de lait (…).
• La
juge le condamne pour un germe qu’elle nomme « Estafolicoco Albus » avec lequel
il aurait contaminé Patricia Flores. De fait, ce germe s’appelle Estafilococus
Albus et fait partie de la flore normale de la peau humaine, comme le précise
le laboratoire qui a fait les analyses. La juge « explique » le fait que tant
Odón que la fillette aient ce germe qu’il y aurait eu un « contact génital »
quand le laboratoire explique que ce germe est rarement pathogène et qu’il a pu
se développer par manque d’hygiène chez Odón (qui n’avait aucun moyen de se
doucher ou même se laver durant les 10 jours de sa détention policière) et par
« contamination » chez la victime. Le rapport du laboratoire dit clairement
qu’il n’a trouvé aucun germe d’une maladie de transmission sexuelle, mais
toutes les instances du pouvoir judiciaire bolivien condamnent Odón parce que
ce germe prouverait qu’il avait violé la petite victime.
• Dans
une des quatre ceintures qui avaient été saisies chez Odón, on aurait trouvé
des fibres rouge et bleu et la fibre bleue prouverait qu’il aurait tué la
fillette car elle proviendrait de son pull. Or, à la comparaison, le
laboratoire a seulement trouvé une similitude de couleur et affirme
catégoriquement qu’elle n’est pas identique et personne n’explique d’où vient
la fibre rouge étant donné que la fillette n’avait aucun vêtement de cette
couleur. Il y a plus : dans le pull de Patricia, l’IDIF a trouvé l’ADN de José
Luis Flores…
• Cette
même ceinture serait l’arme du crime car on aurait trouvé une marque sur le cou
de la victime qui aurait exactement le même diamètre que la ceinture. Mais déjà
en 1999, le laboratoire qui a examiné cette ceinture n’a rien trouvé du tout –
pas de restes de peau dit le rapport et l’IDIF a complètement écarté qu’il y
ait de l’ADN sur cette ceinture ou l’une des trois autres qui appartiendrait à
Odón. De plus, le rapport d’autopsie ne mentionne rien du tout sur une marque
qui ressemblerait à s’y méprendre à une ceinture sinon parle de « multiples
zones d’ecchymoses et lacérations avec traces transversales et parcheminées
d’une dimension d’environ 10 par 8 cm et une lacération longitudinale d’un
centimètre du côté gauche ». Cette histoire de la marque apparaît seulement
dans le rapport de police qui a eu un mal fou pour trouver le coupable dans les
24 heures accordées par le gouvernement pour résoudre le crime…
• Et
pour finir en beauté : le Tribunal Suprême vient de confirmer sa condamnation
parce qu’il aurait lavé son pantalon. Oui…textuel : il n’aurait pas expliqué
avec cohérence pourquoi il avait lavé son pantalon jusqu’à l’usure là, ou il y
avait une tâche. Or, comme déjà mentionné, Odón achetait toujours des vêtements
de seconde main dans cette immense foire qu’est la « feria 16 de julio » à El
Alto, où l’on trouve de tout mais souvent dans des conditions pas optimales. Il
faut donc laver et parfois frotter les vêtements pour les rendre présentables,
un travail qu’Odón fait avec plaisir, étant donné que ça lui permet d’avoir des
vêtements de bonne tenue pour presque rien du tout. Raison pas négligeable
quand on est un « regente » qui gagnait 300 bolivianos par mois. Aujourd’hui,
ce seraient moins de 50 CHF, à l’époque c’était peut-être le double. Même
ainsi, pas assez pour vivre…
L’IDIF a examiné ce pantalon et trouvé
son ADN de lui et celui d’un homme inconnu – probablement l’ancien proprio,
responsable de la tâche, que personne n’a pu identifier. On ne sait pas si
c’est du sang ou autre chose mais les juges boliviennes ont décidé que c’était
le sang de la petite Patricia Flores.
Dès le premier jour de l’enquête, la
police a véhiculé l’hypothèse qu’Odón avait enlevé la fillette dans l’entrée de
l’école et l’avait séquestrée, en proférant des menaces, au dépôt qui se trouve
juste un peu plus loin. Selon les
enquêteurs, il l’aurait laissé là, le temps d’être présent dans la formation de
8h30 et l’aurait ensuite, quand tout le monde était en classe, violé et tué
dans ce dépôt.
Or, le 27 août 1999, Odón n’est même
pas entré seul à l’école – il avait rencontré, à quelques mètres de la porte,
le prof de musique qui mangeait un hamburger à un stand et qui l’avait invité à
le partager. Le prof de musique confirme qu’ils sont ensuite entrés ensemble à
l’école et sont allés, toujours ensemble, jusqu’au secrétariat, où Odón a
commencé sa journée de travail au vu et au su de tout le monde.
Ensuite, ce dépôt n’avait pas de
serrure et on ne pouvait donc pas fermer la porte – c’est pourquoi, celui ou
ceux qui ont déposé Patricia à cet endroit (une espèce de long couloir, long de
7 mètres et large d’environ 80 cm – très peu probable que ce soit là que c’est
passé le crime) l’ont barricadé avec une échelle. La police part de l’idée que
l’auteur du crime a ensuite escaladé le mur entre le dépôt et le WC des hommes,
qui a une fente tout en haut, pour s’échapper par la porte du WC.
Cette
hypothèse a un grand défaut qui devenait visible quand on a fait la
reconstruction en 2012 – le policier qui a passé, avec grande peine par la
fente, en est sorti tout sale. Comme j’écris depuis des années dans les
documents de défense, à cause de la poussière qui s’accumule inévitablement à
ces endroits-là. Or, quand les enquêteurs ont passé au peigne fin l’endroit,
ils n’ont rien trouvé, ni une poussière avait été dérangé…Les enquêteurs
laissaient délibérément de côté qu’on a trouvé la fillette parce que la porte
était entrouverte et qu’une autre fillette a pu entrer pour retirer l’échelle.
Or, tant José Luis Flores que Reynaldo Flores (les deux dont on a trouvé l’ADN
sur la jupe) sont petits et menus – il
aurait sans autre pu passer par la porte du dépôt une fois posée l’échelle.
L’histoire avec l’empreinte de
chaussure, soi-disant retrouvée dans le WC mais sur un mur qui est distant
d’environ 3 mètres du dépôt démontre combien l’hypothèse de la police est
invraisemblable.
Et puis, il y a la date du décès…quand
la police a pris connaissance de cette donne, elle a pris des mesures…on voit
que tout d’un coup, leurs rapports changent de date.
Patricia Flores a été retrouvée morte
dans la nuit du 31 août au 1er septembre et le premier rapport de la police
indique clairement, fait le 1er septembre à 01h20. Après le rapport d’autopsie,
leurs rapports ont tout d’un coup comme date le 31 août…si on peut se tromper
d’un jour au cours du mois, c’est moins probable quand on change de mois – en
général, on sait qu’un nouveau mois vient de commencer…
Dès le premier interrogatoire, Odón a
dit aux policiers son emploi du temps de ce 27 août. Qu’il était entré à
l’école avec le prof de musique, qu’il avait remplacé une prof qui avait pris congé
– mais les policiers n’ont pas vérifié. Il aurait pourtant été facile, demander
aux enfants si le M. Mendoza leur avait donné des classes vendredi dernier et
le prof de musique a seulement été interrogé sur ce qu’affirmait Odón une
semaine après la détention policière de ce dernier et grâce à l’insistance de
son avocat d’office.
A l’école, il n’y avait que trois
hommes qui y bossaient, deux profs et Odón – « prouver » que l’un des profs
aurait commis le crime durant la matinée du 27 août 1999 était trop difficile
vu qu’ils étaient devant leurs classes au vu et au su de tout le monde…