vendredi 17 août 2012

Droit pénal et empathie


Publié le 31 janvier 2012

L'empathie peut être définie comme "la capacité de percevoir dans un contexte commun ce que peut ressentir une autre personne. C’est également un sentiment de participation affective d’une personne dans la réalité qui affecte une autre."
Le droit pénal est l’ensemble des règles que se donne un état, un pays, pour punir des infractions que sa société considère contraires aux règles, que celles-là émanent du pays même, ou qu’elles soient acceptées comme normes fondamentales du droit international.

Ces définitions semblent, à première vue, être deux concepts diamétralement opposés. D'un côté une manière "chaleureuse" de vivre ensemble, en tenant compte de l'autre personne comme quelqu'un d'autre, mais en même temps pareil à soi. De l'autre côté, la "froideur" de la loi, mettant l'accent sur ​​une manière répressive de contempler les relations entre les gens.

Cependant ...
L’état de droit a été conçu pour protéger toutes les personnes et l'idée fondamentale de l'égalité des droits, qui en est la base, est que "mes droits prennent fin, où commencent les tiens" - en d'autres termes, oui, il faut prendre en compte l'autre personne et le droit doit être un cadre pour que les gens se rappellent toujours que, au fond, tout le monde est égal. Arriver de cette idée au concept de l'empathie n'est plus un chemin aussi long ... de là à revendiquer que l'empathie soit le fondement du droit, et en particulier du droit pénal, c’est bien sûr un saut qu’aucun juriste ne fera. Cependant, je pense que chaque juge devra faire un jour quelques considérations sur ce concept, puisque c’est son rôle de juger une autre personne.

On oublie trop souvent ce fait en utilisant le mot "cas" - un juge travaille sur un cas ... mais derrière ça, il y a une personne qui peut souffrir, une famille qui, tout d’un coup, se voit enveloppée dans un nuage de tristesse et de honte. Les inégalités sociales tendent à se perpétuer, malheureusement, dans un cercle vicieux – la pauvreté est souvent non seulement matérielle, sinon plutôt une construction sociale et mentale qui semble murmurer de manière permanente à celui qui naît pauvre "tu n’as aucune valeur", et ainsi l’homme pauvre, qui ne sait pas, d'abord, qu’il a des droits et, d'autre part, comment les défendre, se laisse tomber dans cet état ​​de "semi-visibilité" d'être un cas. Et un juge ​​peut oublier qu’il travaille avec ses pairs et appliquer à la lettre la loi, de manière froide, pour sa propre commodité.

C'est ce qui est arrivé avec le recours constitutionnel appelé acción de libertad que Odón a fait en septembre 2010. Son propos était simple: ça va faire 10 ans (aujourd'hui, ce sont près de 11 ans et demi ...) que le test d’ADN l'a exclu en tant que participant dans l’assassinat et postérieur viol de la fillette Patricia Flores, c’est-à-dire QU’IL EST INNOCENT - cependant, il est assigné à résidence depuis sa sortie de prison en mai 2001, ce qui est une violation flagrante du droit fondamental de libre circulation.

L’état du Paraguay qui a imposé l’assignation à résidence à l'un de ses citoyens pour plus de 8 ans, a été condamné par la Cour interaméricaine des droits de l'homme en 2004 pour cette violation, en plus d'autres, dans le cas Canese vs. Paraguay. Dans ses considérants, la Cour déclare:

"(...) La Cour estime indispensable de souligner le caractère exceptionnel des mesures de contrainte qui affectent la liberté individuelle et la liberté de mouvement de l’inculpé, puisqu’elles sont limitées par le droit à la présomption d'innocence et les principes de nécessité et de proportionnalité, indispensables dans une société démocratique. La jurisprudence internationale et de droit pénal comparé s’accordent pour dire qu’ils doivent exister d’indices suffisantes permettant de raisonnablement soupçonner la culpabilité de l'accusé pour appliquer de tels mesures de contrainte dans un procès pénal en plus des circonstances suivantes: risque de fuite de l’inculpé, risque d’entrave à l'enquête, et risque que l'accusé commette un crime, même si dernier point est questionné aujourd'hui. En outre, ces mesures de contrainte ne peuvent pas devenir un substitut à la peine privative de liberté ou satisfaire les fins de celle-ci, ce qui peut survenir si on continue à l’appliquer quand elle a cessé de satisfaire les fonctions mentionnées ci-dessus. Sinon, l'application d'une mesure de contrainte affectant la liberté personnelle et la liberté de mouvement de l'accusé serait la même chose qu’anticiper une peine à la sentence, ce qui contredit les principes généraux de droit reconnus universellement. (...)
La Cour estime que la limitation au droit de quitter le pays qui peut être imposée au moyen d’une mesure de contrainte dans une procédure pénale doit être proportionnelle au but légitimement poursuivi, de sorte qu'elle ne soit appliquée seulement si aucun autre moyen moins restrictif existe et pour le temps strictement nécessaire pour satisfaire sa fonction (...) "

Donc, ce que voulait Odón était simplement que le Tribunal  Constitutionnel, qui a pour tâche essentielle la protection des droits fondamentaux de tous les citoyens boliviens, se prononce sur cette violation de sa liberté de mouvement qui se perpétue puisque la justice ordinaire n'en finit pas avec le cas. Quelle était la réponse des honorables juges?

"(...) Comme l'a reconnu le demandeur, il se trouve en liberté et il n’existe pas de preuve qu’il soit sans défense, puisqu’il a utilisé les moyens et recours légaux au cours du procès, et a réussi que la Cour Suprême annule la peine à trente ans d'emprisonnement sans droit de grâce, et qu’elle dispose qu’on reprenne le dossier pour ouvrir l’Ordonnance initiale d'Instruction contre Jose Luis Lopez Flores, pas évident l’absence de défense, circonstance qui détermine que la tutelle soit refusée, sans examiner le fond de l'action, selon la jurisprudence citée dans l’Argument Juridique III.2 de cette décision."

En d'autres mots, les juges ne peuvent pas s’imaginer qu'un homme humble, sans grande possibilités d'être défendu - Odón est encore défendu par les avocats-fonctionnaires de « Defensa pública » car il n’a aucun revenu propre, étant toujours suspendu de son poste au Ministère de l’Éducation – soit un sujet de droits qui valent la peine d'être défendus par le Tribunal Constitutionnel. Peut-être pensent-ils qu’il doit supporter pendant plus de dix ans les erreurs des différents acteurs de justice sans se plaindre ... mais que veut ce gars-là? – il est libre ...

Bien sûr, un pauvre ne peut de toute façon pas voyager – qu’il reste là où il est, il a encore de la chance de ne pas être resté en prison sans que personne ne s’inquiète pour lui comme c’est le cas de tant de pauvres gens (aujourd'hui ont été publiées les dernières statistiques du Service National de Prisons selon lesquelles 83% de la population carcérale est en garde à vue - une honte nationale).

Mesdames et Messieurs, les ex-juges du Tribunal Constitutionnel, si vous aviez eu un petit peu d'empathie, vous auriez dû penser à ce que sent une personne innocente qui vit avec ce fardeau depuis plus de 12 ans, qui, périodiquement, se fait attaquer dans ​​la presse nationale et internationale comme un coupable qui, en raison de «trafic d'influence" parviendrait à échapper à un juste châtiment - si tout cela était arrivé à votre fils, votre frère – quelle aurait été votre regard sur la demande?

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire